Lisbonne ! Oui !
Ça me rappelle
Un soir, sur le trottoir
Cette femme
Elle était là
Comme ça
Perdue au milieux des tables de la terrasse du restaurant
Dans une rue de ce quartier du Baïrro Alto
Un homme à ses côtés, grand, jeune et beau
Elle, petite, vieille, étrange
Elle avait subi les outrages du temps
Il ne restait rien
Plus rien d’un visage féminin
L’espace entre ses yeux,
L’écart entre sa bouche et son nez
La hauteur de ses pommettes
La forme de son menton
Toute la singularité de son identité
S’était écroulée
Ravagée
Elle portait un visage flou
Au contour incertain
Au dessin approximatif
Elle était là
Comme ça
Dans cette robe rouge, si décolletée
Une erreur sur ce corps fané
Avec ses lèvres fardées du même rouge indécent
Posé machinalement sur son visage éteint
Pourtant ni vulgaire, ni sordide
Énigmatique plutôt
Puis tous deux entrent
Dans le restaurant
Entourés des spectateurs
Lui accorde sa guitare
Elle accoudée au bar
Chante le Fado
Un charme stupéfiant se dégage d’elle
Ses traits affaissés se raniment
Défient l’apesanteur
Retrouvent leur élasticité et leur féminité
Elle jouit de son sexe retrouvé
Elle éblouit son public
Le corps redressé, tendu
Bandé par l’énergie du désir
Du plus profond d’elle
Un souffle puissant soutient sa voix
Claire
Transparente
Envahissante
C’est tout l’Éros qui traverse son corps
Sa voix tient Thanatos enchainé
Et nous unis tous
Dans la fraternité
Du deuil du paradis perdu
Elle chante le Fado
Et dans sa langue qui m’est étrangère
Sa passion excite en nous
Ce désir éternel
De liberté
D’amour
Et d’une vie ensoleillée
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