Photo : © Chiara Pasqualini | Théâtre du Rond Point | Site officiel

Gaïa Saitta (mise en scène) et Giorgio Corsetti (texte) nous proposent une pièce de théâtre inspirée d’un fait divers, et centrée sur la reconstruction psychique d’une femme qui perd ses 2 enfants. Le drame se déroule lors d’un week-end, où le mari d’Irina Lucidi, dont elle est récemment séparée, a la garde de leurs deux jumelles de 6 ans. A l’issue de ce week-end, l’homme se suicide après avoir traversé au volant de sa voiture la Suisse, l’Italie et la France. Les fillettes quant à elles sont, jusqu’à ce jour, portées disparues.

Avec une mise en scène moderne et ingénieuse, qui mêle déambulations de l’artiste, caméras, vidéos, et participation du public, le dramaturge et l’actrice cherchent à faire naître dans la salle une empathie bienveillante au sort d’Irina et à sa quête. L’actrice Gaïa Saitta incarne Irina, seule en scène, elle convoque régulièrement le public sur le plateau, elle le filme et projette les visages sur grand écran.

Le choix de l’actrice, par tirage au sort, fait planer une menace, et cette atmosphère d’inconfort maintient les spectateurs en alerte, au plus près possible du sort qui s’abat sur Irina. Par ailleurs l’agrandissement des visages symbolise aussi les modifications du regard social et les distorsions induites par l’obsession et la fascination pour les figures centrales d’un fait divers.

Les supports techniques, caméras, vidéos et écrans, sont relayés par l’utilisation de l’eau et de post-it, symboles des petits riens de toutes vies modernes, ils deviennent eux aussi des fils conducteurs pour revisiter le quotidien du couple dont l’issue aboutit au drame infanticide et suicidaire. Soulevant des interrogations multiples issues de l’après-coup du drame, l’actrice analyse tous détails, indices ou bizarreries de cet homme afin de trouver une preuve tangible de l’émergence de sa folie meurtrière.

Petit à petit, le ressort dramatique se précise. Et si comme à l’évidence du constat de l’actrice: ‘la douleur ne tue pas’, en restant en vie, Irina nous entraîne dans sa solitude, et le long du chemin tortueux qu’elle emprunte, entre l’oubli et le souvenir, pour se reconstruire, retrouver sa féminité et rester un être désirant après le drame alors que la cruauté de ses deuils détruit les relations affectives avec son entourage. En refusant de s’identifier à une mater-dolorosa, Irina s’extrait de son statut de victime et devient une représentation héroïque et moderne, digne d’une tragédie antique, telle une Médée inversée.

Dramaturge et metteuse en scène déjouent les attentes sociales et morales qui sont implicitement projetées sur un parent en deuil de ses enfants. Le choix original d’Irina réclamant son droit au bonheur et à l’amour, malgré toute l’horreur de son drame, la rend fragile et attachante, particulièrement vivante. Il s’agit ensuite d’accompagner le travail intérieur d’une mère endeuillée, et d’accepter la dissociation entre l’image de la mère et celle de la femme, dont les attentes sont différentes. En refusant d’endosser une image de martyr, elle s’écarte d’une représentation judéo-chrétienne de la douleur d’une mère, elle déjoue ainsi l’impossibilité de ce deuil d’enfant. En effet le constat qu’aucune langue européenne n’a conçu de nom pour nommer l’état qui suit la perte d’un enfant, renvoit au déni de réalité, barrant la représentation du deuil et de son dépassement dans la création de nouveaux investissements. Le démontage des rouages intérieurs d’Irina, tel qu’il se déroule sur la scène, rend cette quête passionnante, et nous offre l’opportunité de modifier notre vision de la douleur et du chagrin.

Je crois que dehors c’est le printemps est une ode au retour de la vie, à la sortie du deuil et de l’horreur. C’est avec délicatesse que les auteurs nous proposent de modifier notre regard et notre écoute. En perdant ses enfants, c’est la mère qui est sacrifiée en Irina, en restant vivante, c’est la femme qui retrouve le gout de la vie.

La nature se révèle ici l’étayage nécessaire à toutes reconstructions humaines. Par l’immuabilité du cycle des saisons et la force des liens d’attachement des mammifères (ici les mammifères marins), la nature, symbole d’une permanence rassurante, permet de lutter et de dépasser le chaos. Cette pièce est un hommage à la puissance des pulsions de vie et aux forces créatrices pour annihiler les ravages de la violence humaine.

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